Ecrire en pleine nature

by Marièke

Bonjour à toutes et à tous,

On se retrouve aujourd’hui pour un nouvel article sur une pratique qui ne m’est pas familière : écrire en pleine nature.

C’est Kévin, du blog Passerelle de mots ouvert en février 2018 qui m’a proposé de l’écrire. Son blog il condense essentiellement son univers d’auteur et quelques « idées » et articles publiés. Dans la « vraie » vie, Kévin a 32 ans et vit dans les Cévennes. Il a commencé par écrire des films, adolescent, et je me suis laissé aller vers la littérature, jeune adulte.

Il a créé le personnage du Wild Writer, car il aimait l’idée de ce perso qui passait son temps libre à courir dans les bois pour trouver l’inspiration dans le calme et la nature. Je lui laisse donc la main pour vous en parler 🙂


De l’omniprésence du monde

Lors du travail préalable sur notre récit, en suivant une construction « méthodique » — si tant est qu’on admette une approche unique dans un processus d’écriture — nous commençons par penser à notre canevas, puis à nos personnages. Nous détaillons avec beaucoup de justesse ces deux premiers aspects comme vous avez pu l’apprendre entre autres sur ce blog. Successivement à ces premières réflexions, on se demande où protagonistes et trame prendront place et évolueront. Nous avons besoin d’édifier un monde autour de ces derniers. Un univers réaliste ou non, mais toujours vraisemblable pour recueillir l’adhésion de notre lecteur. 

Le cadre naturel comme toile de fond

En effet, rapidement après avoir formalisé les premières idées autour de ce qui deviendra les grands axes de l’intrigue on s’attache à poser le cadre général et comme ce dernier va accueillir personnages et récit. Souvent, nous utilisons l’environnement sous deux aspects bien distincts. En premier lieu celui-ci agira sur le cheminement des protagonistes, en leur faveur ou en leur défaveur. Puis, le milieu dans lequel évoluent nos héros va servir de chambre d’écho à leurs réflexions ce qui donnera de la matière à leurs pensées et encouragera l’identification de notre lecteur. En effet, on se reconnaît dans un personnage quand on confronte son propre ressenti au sien. 

Qu’allons-nous découvrir ?

Mille et une manières existent pour parler du cadre et de la construction d’un monde.

Dans cet article, nous verrons comment la nature et les grands espaces ont inspiré les artistes au sens large, mais également comment l’environnement peut jouer le rôle d’un personnage à part entière. Je crois profondément aux bienfaits de l’écriture en plein air, j’essaierai donc vous donner quelques exemples pratiques.

Nous partagerons des astuces pour vous permettre de produire dans la nature.

Enfin, nous imaginerons comment dépasser le stade du travail effectif pour se laisser transporter par la nature et enrichir sa créativité. 

Le courant du « nature writing »

Difficile d’évoquer le lien profond qui réside entre nature et écriture sans parler d’Henry David Thoreau et du courant qu’il a fondé au milieu du XIXe siècle. Ce philosophe, essayiste et poète américain né en 1817 est reconnu comme un des pères du mouvement transcendantal. De nos jours encore, les textes des écrivains de ce mouvement résonnent par leur jeunesse et leur actualité.

Sur l’aspect naturaliste, on doit très certainement l’exemple le plus iconique à Thoreau qui publie en 1854 son Walden ou la Vie dans les bois. Ce dernier, après avoir construit une cabane dans la forêt de Concord au Massachusetts, y entreprend une retraite de deux ans, deux mois et deux jours.

« Walden ou la Vie dans les bois », une œuvre majeure du genre

Le livre reste relativement difficile à classer. Ce n’est pas un roman, pas plus qu’un journal intime. L’œuvre mélange réflexions et méditations, poèmes et digressions philosophiques. Le récit est interprété comme un pamphlet contre la civilisation occidentale de l’époque et plus généralement contre l’ère préindustrielle. Au-delà des critiques sociétales, le penseur distille au creux de ses observations et de ses vers, un plaidoyer pour une reconnexion avec la nature. Une ode à prendre le temps de regarder les choses qui nous entourent.

Une inspiration pour des générations de créateurs

Lançant alors ces quelques bases, Thoreau deviendra pour bon nombre d’écrivains l’inventeur de ce qu’on appelle aujourd’hui le « nature writing ». Plusieurs auteurs se revendiquent ainsi de cette inspiration. On citera par exemple Jon Krakauer (Voyage au bout de la solitude) ou encore Pete Fromm (Indian Creek).

Sylvain Tesson, un romancier et aventurier français propose en 2011 sa propre « expérience de Walden ». Parti en février de l’année précédente, l’homme décide de résider en ermite sur les bords du lac Baïkal durant six mois. Accompagné de deux chiens pour décourager les ours de venir lui rendre visite il vit de lecture et de contemplations du lac sous l’influence sibérienne. Le livre qu’il publie à son retour, « Dans les forêts de Sibérie » remporte le prix « Médicis Essai » en 2011. Sylvain Tesson y partage des conclusions relativement similaires à celles de Thoreau, replaçant l’humain comme une composante de la nature et non au centre de celle-ci. 

De l’approche naturaliste à la composante environnementale

Dans ces récits d’ermitages, la vie sauvage est la raison du narrateur de se trouver là. Bien souvent écrits à la première personne, ils traduisent la contemplation et les réflexions du conteur face aux éléments.

Pour autant, de nombreux romans ne traitent pas exclusivement de la nature, mais à un moment de l’histoire, celle-ci va s’imposer aux héros, dans une dimension fondamentale. Pour Moby Dick d’Hermann Melville, l’océan figure comme toile de fond à la chasse à la baleine du Capitaine Achab. Théâtre repris dans Le Vieil Homme et la Mer, où dès le titre, la mer, pourvoyeuse de dangers, est probablement le réel antagoniste de la nouvelle d’Ernest Hemingway. 

La nature personnifiée 

Je terminerai ces exemples par le poème Le Dormeur du val d’Arthur Rimbaud. Écrit en plein conflit franco-prussien de 1870, le sonnet rédigé en alexandrin prête à la nature un caractère personnifié et une allégorie maternelle et nourricière rassurante. Dans ses vers, Rimbaud alors âgé de seize ans, oppose la douceur agréable de la nature et l’horreur froide de la guerre, mettant ainsi en exergue l’absurdité de cette dernière.

Tantôt toile de fond propice aux digressions, tantôt obstacle incontournable pour le héros, la nature se dresse souvent devant lui comme un rouage contre lequel il semble vain de lutter. Il convient donc de connaître suffisamment celle-ci pour lui conférer le rôle de première importance qui lui revient par moments.  

Pourquoi composer en pleine nature ?

Aujourd’hui, vous comme moi adorons écrire. Toutes et tous pour des raisons diverses et avec autant de buts différents. Il est courant que nous transportions nos personnages dans des décors fantasmés et construits sur les bases oniriques depuis ce qu’on appelle nos sensibilités. Je crois que s’il est important de nourrir quelque chose en tant qu’écrivain c’est bien cette « sensibilité ». La technique et le travail demeurent des composantes indispensables de nos capacités à écrire, à créer, mais si elles ne sont pas connectées à nos fibres intérieures, elles deviennent semblables à des outres taries de substance magique. 

Les limites du travail à l’intérieur

Nous produisons la plupart du temps dans un bureau, avec le confort moderne qui l’accompagne. Nous prenons des pauses pour boire du thé, écouter de la musique, effectuer des recherches sur internet… Quand nous sommes confrontés à une scène contemplative, nous devons faire appel à des réminiscences concernant notre état pour tenter de l’infuser dans les descriptions et les comportements de nos personnages. 

Finalement, je me suis souvent rendu compte que mes souvenirs semblaient pauvres. Si nous ne nourrissons pas la mémoire de nos propres évocations, nous passons en général à côté de beaucoup.

Comment s’y prend-on, concrètement ?

Alors bien sûr, je ne vous demande pas d’aller construire une cabane sur les rives d’un lac comme Henry David Thoreau en son temps. Il s’agit plutôt de sortir de sa zone de confort pour aller à la rencontre de ses émotions.

Ce qui reste agréable en forêt, au bord de la mer, à la montagne, c’est que l’on peut facilement immerger nos cinq sens à ce dessein. Tenez, par exemple, si je vous propose de me décrire l’odeur de la pluie, peut-être y verrez-vous un dilemme.

Vous seriez tentés de suggérer cette odeur chez votre lecteur en faisant appel à ses propres perceptions. 

D’une autre manière, vous pourriez également vous attacher à parler de la pluie elle-même pour enrichir le moment vécu par votre protagoniste : 

  • Du goût de cette eau.
  • Des effluves de la prairie, du sous-bois, du sable…
  • De la température de cette averse.
  • Quelle réminiscence cette odeur vous évoque-t-elle ?
  • Quelle émotion monte en vous spontanément ?

Il vous faut donc prendre quelques « risques » mesurés et tenter des expériences d’écritures dans des zones moins confortables que celles que vous connaissez au quotidien.

Je crois que l’une des premières règles, et peut-être la seule d’ailleurs, consiste à ne pas lutter contre la nature. Bien entendu, on doit se tenir prêt à rédiger sous la pluie quand il pleut, sous le vent quand il vente. Face aux éléments. Par ailleurs, ne vous mettez pas en danger et pensez que certains endroits sont privés. Il vaut mieux se signaler quand on doute de se trouver dans un lieu libre d’accès au public. 

Ressentir pour décrire et écrire

De façon assez paradoxale, il faut dresser un constat. 

« Rien ne bouge moins que la mer pourtant rien ne change autant non plus. »

On peut aisément transposer cette réflexion à une forêt, une montagne, une vallée. 

Ce concept traduit bien le fait que l’on possède en permanence deux manières de voir les choses. Une rapide et spontanée et une autre, méditative, favorisant l’introspection. De façon tout à fait logique, au début de notre processus, notre conscient sera perturbé par notre manque de confort et de repères. Puis, petit à petit, on atteindra une forme de symbiose assez rassurante et créatrice. 

Au démarrage, je vous préconise de mener des sessions très courtes, de l’ordre de la durée du quart d’heure. Tentez de décrire tout ce qui se déroule autour de vous, les bruits, l’odeur, le goût, le toucher, la vue. Procédant ainsi, vous vous rendrez sûrement compte que notre conscient passe en permanence à côté de choses essentielles. 

Si vous êtes plutôt du genre à aimer les souvenirs, vous pouvez aussi prélever quelques « fétiches » pour votre bureau d’écrivain. Ils agiront peut-être comme autant de totems vous replongeant dans le moment vécu. 

Cependant, n’omettez jamais : 

  • Certaines espèces sont protégées.
  • Il existe des sites naturels où il est interdit de prélever quoi que ce soit.
  • Renseignez-vous sur ce qui est admis ou pas.
  • Dans le doute, ne touchez à rien.

De manière pratique, je vous recommande de dédier des carnets entiers à ces instants d’écriture et de les remplir d’instinct. Tentez de capturer ce qui vous vient spontanément, sans chercher à y mettre du sens. Enfin, un ultime petit conseil, je vous suggère de vous munir de crayons de papier pour ne pas risquer des bavures d’encres dues à l’humidité. Exercez-vous à affûter vos sens, et n’oubliez pas qu’on écrit bien souvent qu’avec eux.  

Et si je ne peux pas écrire dehors ?

Pour des raisons logistiques, il n’est pas toujours possible de travailler hors du bureau. Pour certains le fossé restera trop large, pour d’autres l’expérience n’aura peut-être pas d’intérêt. Les derniers n’auront accès facilement à la pleine nature. 

Il est évident que cette manière de procéder ne s’accorde pas qu’avec les éléments. Si vous estimez que ces conseils ne peuvent pas s’appliquer à vous parce que votre récit ne contient pas de composantes naturelles, considérez ce propos pour bon nombre de situations descriptives. Vous réaliserez qu’en se questionnant en permanence sur l’ensemble de nos perceptions on en retire beaucoup pour nos restitutions.

L’état « permanent » de l’écrivain

Je terminerai sur cet aspect des choses qui m’apparaît le plus important. Nous ne sommes pas écrivains qu’au moment où nous écrivons. En effet, cela semble banal, mais il me paraît que c’est un des concepts les plus essentiels à comprendre. Laissez-vous en permanence surprendre par les événements et remettez toujours vos sensations au centre de tout. Notez précieusement ce que cela vous inspire. Vous en retirerez ainsi à coup sûr une meilleure acuité et une palette formidable pour enrichir vos récits, vos mondes et vos personnages. 

KS, Wild Writer


Merci Kévin, Wild Writer pour cet article qui m’a donné envie d’aller me poser à l’extérieur pour écrire. Habitant en banlieue parisienne, cela va me demander un peu de logistique mais j’imagine que ton article a donné des idées à certains et certaines d’entre vous 😉

Vous pouvez retrouver le Wild Writer sur son blog Passerelle de mots et sur ses réseaux sociaux (Facebook, Twitter et Instagram). Si vous appréciez son approche, sachez que son premier livre, Esra ou le point du jour, est sur le point de sortir.

Très belle semaine et à vendredi,

Marièke

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